[ ]
J'ai donc parlé de la neige de la terre et des hommes
et j'ai recommencé parce que les barbelés hachaient
toujours mon horizon
et j'ai parlé des barbelés et de la mort et des canaux
et des routes
parce que je construisais à longueur de vie prisonnière
des routes qui n'é- taient pas
pour mes pas
et des canaux aussi qui n'étaient pas pour ma contemplation
ni pour mon dé- part
Et j'ai parlé des routes libres et des fleuves parce que
l'eau des fleuves s'en va toujours
s'en va toujours à la mer et que dans la mer il y
a des navires
et parce que depuis quatre ans jamais une route
ne m'a vu m'en aller
M'en aller les mains dans les poches et seul avec
de la curiosité dans mon il
m'en aller avec un compagnon sans qu'un fusil et
un soldat qui ne porte pas mon uniforme
ne surveille mes pas
et je ne parle pas de m'en aller le long de la rivière
ou sous le bois un peu simplet de
sapins
avec celle douce et svelte et très claire d'accomplissements
Et j'ai parlé de la mort parce que j'avais toujours
su que je mourrais pas
à côté de mes camarades dont quelques-uns
sont morts tout près de moi
et j'ai parlé de la mort parce qu'une femme blanche
émaciée de maternité et de peine
qui m'était fidèle comme un abri est tou- jours morte
Et qu'il y a des moments où je suis simple et me demande
quelle est la mort authentique
l'autre ou celle de ma vie arrêtée
Et j'ai parlé souvent de la durée car je l'ai mesurée
du matin au soir et du
matin au soir et que c'est
difficile de ne jamais constater qu'il est
très tard
Et ce sont de longues heures qui ape- santissent
les pelles
et les wagonnets que j'emplissais me pre- naient pour
une Danaïde
et la terre que je creusais s'irritait et bavait de
la vase qui enlisait mes pieds et
ma pelle
C'étaient de dures heures Et voici
J'ai répété les mêmes mots car chaque matin me
présentait la même vision morne
me redonnait le même chantier les mê- mes visages
amis ou hostiles
et la pluie et la neige et toujours la soli- tude
et que l'espoir était là comme dans les brouillards
de Londres les reverbè- res des romans
policiers anglais
Et sans doute un million de camarades étaient
comme moi
Ils sentaient et ne sentaient pas
Et l'on était sans joie ou enfermés dans la brume
trop sonore des voix
Mais moi je sais qu'on était sans joie
Mais il n'y a pas d'abandon pas d'aban- donIl
faut seulement de vraies
portes
et un bon vent à vous rafraîchir le gosier
Car un matin ma sentinelle enlèvera les cartouches
de son fusil et me dira
Je rentre dans ma maison va vers la tienne
Ce jour-là le vocabulaire des hommes
Changera
Homme exclu de la vie et de la mort
cartouche de GLM pour l'édition de 1945
in
: Homme exclu de la vie et de la mort
Écrit au Kommando disciplinaire 950, Stalag IID, 1944. Édité
par GLM, 1945.