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 De
1923 à 1974, un homme, seul le plus souvent, a travaillé
à donner aux poèmes qu'il aimait la demeure qui lui semblait
la plus juste. « Loger la source » fut la tâche
qu'il se fixa et qu'il accomplit avec art et probité.
 Une telle production,
dans l'austère présentation d'une bibliographie, frappe
surtout par son ampleur, par sa durée dans le champ étroit
où elle s'affirma, par la qualité des textes qui maintenant
la valorisent et qu'en son temps l'imprimeur se proposait modestement
de « loger dans leur maison ». Les témoignages
de trois des plus grands poètes français placés en
exergue de ce recensement expriment, chacun à leur manière,
une dette à l'égard de l'ouvrier auquel Joë Bousquet
écrivait en 1938 : « Vous nous avez appris la rigueur,
vous avez donné un empire à la poésie. »
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 Ce
qui n'apparaît pas et qui met dans cette œuvre ce qu'il faut
de merveilleux, est l'apparente facilité, la « simplicité
stupéfiante » *,
avec laquelle elle se manifesta. Simplicité des moyens mis en œuvre,
étonnante facilité de leur maîtrise. Guy Lévis
Mano avait à peine dix-neuf ans quand il publia son premier livre,
en 1923, et dix ans plus tard, dans la chaleur du mois d'août, il
composait dans sa chambre, comme en jouant, ses deux premières
plaquettes. Avant ces dates, quel apprentissage, quelles influences subit
le jeune poète, quels milieux ou groupes littéraires fréquentait-il,
d'où lui vint cette passion du livre et des caractères ?
Nulle biographie n'y répond et lui-même tint à garder
sur les premières années de sa vie un secret qui embellit
de mystère ses premières réussites que rien ou presque
ne semble annoncer. Plus tard, il ne livra de lui-même que l'artisan
affairé que l'on pouvait trouver à son atelier, puis, quand
il eut cessé d'imprimer, l'image d'un vieil homme au regard clair,
à casquette et blouson de laine, assis derrière un bureau
en désordre, « épousant l'attente ».
 Guy Lévis
Mano ne s'identifie pas forcément au personnage qu'au fil des ans
il épousa aussi et que confortèrent les témoignages
d'amis chaleureux. Au poète du dédoublement correspondait
un homme multiple, dont l'existence fut souvent difficile et la solitude
tragique, hors de l'activité typographique qui fut sa raison de
vivre.
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 Entre
les dates extrêmes de sa vie — 1904 et 1980 — *,
un seul événement notable, l'expérience de la guerre
suivie par celle de la captivité, de 1939 à 1945. Le citadin
populiste découvrit des hommes qu'il ignorait, ceux de la campagne
et des provinces; le solitaire en quête perpétuelle d'amitiés
électives, y éprouva la solidarité au milieu de compagnons
de hasard. Ces années de stalag (VII A, III B, II D) et de kommando,
loin de Paris, de son atelier, des poètes qui venaient le visiter,
le modifièrent profondément. On mesure ce bouleversement
en considérant après elles le poète, l'éditeur
et le typographe : ces trois parts de lui-même sont si différentes,
qu'on est amené à apprécier la parenthèse
de ces six années comme la principale fracture dans son activité
et dans sa vie.
 D'autres failles
se dénombrent : le silence de l'éditeur en 1928-1929,
dû au service militaire et qui correspond aussi à une première
rupture dans ses amitiés littéraires; l'année 1935
surtout, qui inaugure une intense activité éditoriale au
service des poètes surréalistes; l'année 1951 enfin,
la première d'une période plus mesurée, sélective
et personnelle, qu'il considérait à la fin, alors que, depuis
1975, il n'imprimait plus, comme la mieux correspondre à des choix
mûris.
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 « À
dix-sept ans j'écrivais des poèmes », confia-t-il
un jour. Deux ans plus tard il les publiait et de 1923 à 1928,
entouré d'amis tels qu'Halina Izdebska, Gaston Poulain, Marie Sauvage,
Robert Barriot, Jeanne Bergson, il édita quatre revues successives *
et quelques livres. Publiées « en coopérative »,
ce qui signifie, semble-t-il, que les auteurs participaient aux frais,
ces revues éphémères étaient ouvertes aux
jeunes poètes et peintres — elles étaient très
illustrées — sans parti pris de chapelle : « Nous
irons à l'art par tous les chemins » était-il
proclamé dans l'une d'elles *.
Il s'agissait pour ces jeunes gens de s'affirmer en s'éditant et
cela n'allait pas sans quelques attaques contre d'autres groupements littéraires
appelés à plus d'avenir : le premier article de Ceux
qui viennent (janvier 1925) est dirigé contre le surréalisme,
dont le Manifeste venait de paraître. Guy Lévis Mano
qui le signa, se présente à nous comme le chef de file de
ce petit groupe et, dans ces années, paraît déborder
d'activités. Fondateur d'une brève « Association
internationale des jeunes écrivains et artistes », organisateur
de soirées poétiques et musicales, il publie en 1925 C'est
un tango pâmé, dont la critique loua surtout le soin
apporté à la typographie, pourtant si éloignée
de ce que nous sommes habitués d'aimer en ses livres.
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 À
l'exception des toutes premières, ses publications, jusqu'en 1933,
sont imprimées chez Louis Beresniak, rue Lagrange, qui par la suite
travailla également pour les surréalistes. Chez lui, Guy
Lévis Mano observe les ouvriers au travail, les questionne, se
frotte en somme à l'imprimerie, mais borne son intervention aux
mises en pages. L'absence de capitales et de pagination, parfois la suppression
de la page de titre ou de la ponctuation, que remplace un écart
variable entre les mots, plus tard les titres courants en bas de page,
autant de détails faits pour surprendre et qui témoignent
d'un désir d'innovation. Par contre — mais sans doute
était-il limité par le matériel de son imprimeur —
le choix des caractères (le Latin antique et l'Albion), toujours
de petits corps, n'est pas des plus heureux. Il n'y revient d'ailleurs
plus après 1933, comme par la suite il fit silence sur ses propres
textes de cette époque. Tout n'est pourtant pas à écarter
dans ces revues et la présence de Pasternak, Mandelstam, Essenine,
Anna Akhmatova, puis de Marina Tsvétaeva, est suffisamment rare
dans des revues françaises en 1923-1927 pour donner quelque mérite
à leur jeune éditeur.
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 Ayant
rempli ses obligations militaires, Guy Lévis Mano reprit le cours
de ses activités antérieures en créant successivement
deux nouvelles revues, Minutes (1930-1932), puis Directions
(1932-1933), auxquelles participèrent de nouveaux venus *
aux côtés de quelques-uns seulement des auteurs des années
antérieures *.
Très différentes l'une de l'autre — Minutes
est plus une série de cahiers fortement individualisés qu'une
véritable revue —, elles marquent un progrès sensible
par rapport aux précédentes, particulièrement Directions,
la plus modeste, mais la plus moderne, où la photographie *
tient une large place. Ainsi l'irruption de Facile au catalogue
de GLM en 1935 se préparait-elle trois ans plus tôt par une
attention à l'image fixe, dont le livre d'Éluard et Man
Ray fut le si remarquable aboutissement, malheureusement presque sans
suite.
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 Guy
Lévis Mano, qui vivait auparavant d'un emploi de bureau, travaille
de l'automne 1930 au printemps 1933 à la librairie « La
Plume d'or », 2 rue de la Pompe, fondée par Madame Rouzaud,
propriétaire aussi de la boutique attenante « À
la Marquise de Sévigné ». Curieuse librairie,
inaugurée en novembre 1930 par le sous-secrétaire d'État
aux Beaux-Arts en présence du « Tout-Paris »
artiste, mais vaste et luxueux local — « La maison
du standard et du Nouveau jeu » assurait sa publicité —
où Guy Lévis Mano organisait aussi des expositions et des
soirées littéraires.
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 À
cette époque, il se veut poète avant tout, se lie à
Jean Cocteau (« C'est à vous de m'apprendre les secrets
perdus », lui écrit celui-ci *),
admire Damia, se passionne pour les sports populaires, le cyclisme (il
fut journaliste au Vélo), la boxe, qu'il pratique et dont il est
un des chroniqueurs spécialisés. Son roman, Jean et Jean
(1932), dont il publia une courte partie en 1935, nous donne de lui dans
ces années une image faisant violemment contraste avec l'esthète
souffrant à la préciosité un peu mièvre de
C'est un tango pâmé. Loin des serres chaudes où
il semblait se consumer, l'errant nocturne des rues de Paris affiche son
goût des quartiers populeux, recherche la compagnie des ouvriers,
fréquente dans le quartier de Grenelle les spectacles de Montheüs.
Animé d'une vitalité que rien n'arrête, il se veut
cynique (« Je réalise et je détruis sans regret »)
et c'est par un meurtre rêvé, puis effectivement réalisé
qu'il clôt son récit, libéré par ce geste de
toute une part de lui-même, unifié. Ce roman, où le
rêve se mêle constamment à la réalité,
sans souci de cohérence apparente, où la cruauté
et le sexe sont deux composantes essentielles des thèmes, nous
projette déjà vers les années 1935-1939 et donne
une des clefs permettant d'apprécier comment put s'opérer
chez lui le passage au service du surréalisme, difficilement compréhensible
si l'on s'en tient aux textes qu'il publiait jusqu'alors.
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 En
août 1933, il a quitté « La Plume d'or »
que sa propriétaire vient de fermer et ne s'est pas encore installé
avenue de Ségur. Durant ce vide, qui est aussi celui de l'été
à Paris, il réalise dans sa chambre, boulevard de Grenelle,
ses deux premiers livres, II est fou et Ils sont trois hommes.
Les éditions GLM naissent ainsi, apparemment par jeu et par hasard :
le poète uruguayen Carlos Rodriguez-Pintos, typographe amateur,
s'étant éloigné de Paris, lui avait confié
sa petite presse à levier et quelques cassetins de Bodoni. En fait,
comme nous l'avons vu, Guy Lévis Mano avait atteint dans la mise
en page une certaine assurance, il découvrait la variété
et la personnalité des caractères — il utilise
alors épisodiquement le Gill et le Didot —, sentait le
besoin de ne plus seulement commander leur organisation, mais de participer
effectivement à cette mise en place, certain qu'en travaillant
lui-même, des possibilités nouvelles se présenteraient
à lui, dont il n'avait pas l'idée en passant par la médiation
d'un imprimeur. Il y eut aussi sûrement dans cette fascination de
la typographie l'attirance du métier manuel : le poète,
par elle, devenait un ouvrier.
 De cette date
les volumes publiés par Guy Lévis Mano ne portent plus,
sauf exceptions, le nom de la revue qu'il éditait alors ou quelque
autre dénomination, mais, en page de titre, « Éditions
G. L. M. », puis simplement « GLM »,
comme si leur éditeur avait attendu d'en assumer entièrement
la fabrication pour y apposer son sigle. À partir de 1933 en effet,
toutes les « éditions GLM » furent imprimées
par lui, à l'exception des volumes trop lourds pour son matériel
et le personnel dont il disposait : Les yeux fertiles de Paul
Éluard, Poésies complètes de Philippe Soupault,
les Œuvres complètes de Lautréamont, Iris
et Petite-Fumée de Joë Bousquet, quelques autres livres
aussi, furent confiés pour l'impression ou la composition, rarement
les deux à la fois, à d'autres imprimeurs, tels que Darantière
ou Henri Jourde.
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 Prenant
en 1934 la gérance de la « Librairie 79 »,
avenue de Ségur, il disposait là d'un local suffisamment
vaste pour y installer une presse plus importante, car jusqu'alors il
réalisait toutes ses impressions dans sa propre chambre. L'acquisition
en 1935 d'une Minerve à pédale (et probablement de quelques
casses de Caslon) à Nancy Cunard, dont « The Hours Press »
avait cessé toute activité depuis 1931, lui permettait d'envisager
l'impression de plaquettes de plus grand format et à de plus forts
tirages. Un jeune homme, Roger Bonon, comme lui sans aucune formation
typographique, vint l'aider, tandis que Georges Duchêne, le propriétaire
de la librairie, assurait un travail de secrétariat, avant que
Madeleine Pissarro, amie de GLM depuis 1926 et qui fut un temps gérante
de « La Plume d'or » ne le remplace. Ainsi se constituait,
dans une librairie où la poésie était à l'honneur,
une équipe passionnée de typographie et qui ne rêvait
que d'éditions.
 En 1935, secouée
par la crise économique récente qui avait conduit tant d'éditeurs
à la faillite et sonné le glas de l'édition de demi-luxe,
la poésie en était réduite au compte d'auteur. Encore
fallait-il trouver un bon imprimeur et nombreux étaient les poètes
désireux de payer le prix qu'il faudrait non pas tant pour être
édités que bien imprimés. C'était le cas des
surréalistes dont les éditeurs favoris (Au Sans Pareil,
Le Sagittaire...) avaient disparu ou étaient en difficulté
et qui s'auto-éditaient. Mais aussi de bien d'autres poètes
soucieux de belle typographie, comme Pierre Jean Jouve dont Le Paradis
perdu n'avait pu paraître chez Gallimard illustré de
gravures et qu'il s'était résigné à faire
publier sans illustrations chez Grasset. GLM était connu de certains
d'entre eux comme éditeur : dès que ses qualités
d'imprimeur leur apparurent à l'évidence, ils allèrent
à lui et très vite les « éditions GLM
» furent assaillies de manuscrits.
 Est-ce à
dire qu'éditeur des surréalistes, il devient un éditeur
surréaliste ? Il n'appartint jamais au mouvement et continua
jusqu'à la guerre d'imprimer « ses » auteurs,
dont aucun n'était surréaliste et qui souvent étaient
les mêmes que ceux publiés au temps de Minutes. Dans
les catalogues qu'il commence à faire paraître, la distinction
entre l'un et l'autre groupe est strictement établie en mai 1936
par exemple, chacun occupe une moitié de la brochure. De plus,
lorsque, le 17 novembre 1937, les éditions GLM organisèrent
au Studio des Champs-Élysées un récital de poésie,
tous ceux qui y furent lus, à l'exception de Jacques Baron, Lucien
Jublou, Jean-Paul Collet et Pierre Courthion, avaient été
publiés par Guy Lévis Mano avant 1935. Aucun d'entre eux
n'était surréaliste. Enfin l' Anthologie poétique
qu'il préparait en 1938-1939 avec Paul Éluard et André
Breton, aurait fait aussi une large place à « ses »
auteurs.
 Il n'y eut
donc ni adhésion ni conversion aux choix poétiques d'André
Breton, mais coexistence sous le même toit de deux tendances entre
lesquelles GLM ne voulait pas se prononcer et qu'il pensait ne pas s'exclure,
dans un éclectisme qui est la caractéristique la plus constante
de ses choix. L'absence de presque tous les surréalistes après
guerre se comprend donc mieux : non lié au groupe, il ne conserva
sa fidélité qu'aux poètes qu'il aimait et qui s'en
étaient éloignés pour suivre leur voie propre — René
Char dès 1935, Paul Éluard en 1938, auxquels s'ajoutèrent
Jacques Prévert et Tristan Tzara autres exclus, Gisèle Prassinos,
Pierre Jean Jouve, Henri Michaux, Maurice Blanchard, Edmond Jabès
et Georges Schehadé. Des amis de Minutes et de Directions
ne se retrouvent alors que René Guiette et Yvonne Vineuil. Tel
fut, parmi les si nombreux auteurs publiés jusqu'en 1939, le partage
que fit plus tard son goût et son amitié.
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 En
1936, Guy Lévis Mano et Roger Bonon abandonnèrent l'avenue
de Ségur pour emménager dans un atelier d'artiste, au 6
de la rue Huyghens, au fond d'une modeste cour tranquille, au cœur
de Montparnasse, où Madeleine Pissarro vint les rejoindre.
 Quelques mises
en pages reproduites dans la célèbre revue Arts et Métiers
graphiques venaient de signaler les récentes réussites
typographiques des éditions GLM, Facile et Trois typographes...
Deux expositions, en 1936 et 1937, présentées respectivement
par Paul Éluard et Pierre Jean Jouve, contribuèrent aussi
à étendre la renommée du jeune imprimeur assez audacieux
pour publier les nus de Man Ray et désarticuler un sonnet de Nerval.
Les années 1936-1939 furent de loin les plus actives de l'atelier :
42 éditions en 1936, 52 en 1937, 21 en 1938, 27 en 1939, chiffres
qui ne furent jamais plus atteints, seulement approchés dans l'immédiat
après-guerre.
 Tandis que
les collections se succèdent (Douze, Repères, Habitude de
la poésie, Parallèles, Poètes d'aujourd'hui, Biens
nouveaux...), dont certaines ne dépassent pas les tous premiers
titres, les revues sont moins nombreuses, mais plus durables. La principale,
pour ne pas dire la seule — Acéphale étant
à part — fut les Cahiers G.L.M., dont les neuf
livraisons, de 1936 à 1939, sont le reflet du meilleur de sa production,
associant textes et dessins selon une formule que d'autres revues reprirent
plus tard, la contribution graphique d'un peintre étant traitée
sur le même plan que les collaborations littéraires. À
cette époque, rares sont les livres ou les plaquettes à
paraître chez lui sans illustrations — plus des deux tiers
en comportent. Si le plus souvent, selon le principe de la collection
« Repères », il ne s'agit que d'un dessin
(quelquefois d'une gravure) associé à un texte court, il
publiait aussi de véritables livres illustrés où
textes et images se répondaient *
, et parfois même des volumes où la part graphique prédominait
largement *
. Car les livres de ces années, comme dans toutes les périodes
vivantes, sont aussi variés qu'originaux, le format, la typographie,
la présentation s'adaptant aux textes à imprimer dans une
grande invention et une boulimie de publication qui laissait à
Guy Lévis Mano aussi peu de temps pour écrire — il
publie alors fort peu de ses propres textes — que pour formuler
un style. Celui-ci se composait jour après jour au travers des
impressions diverses qui se succédèrent jusqu'à la
guerre.
 En septembre
1939, Guy Lévis Mano et Roger Bonon étant mobilisés,
on ferma l'atelier. Seule Madeleine Pissarro pendant quelques semaines
continua de tenir la librairie qu'elle avait créée en novembre
1938 dans la même cour et où la dernière de ses « revues
murales », celle consacrée à l'œuvre graphique
de Valentine Hugo, venait à peine de s'achever.
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 À
son retour de captivité GLM trouva son atelier intact : bien
des livres en cours en juillet 1939 pouvaient aboutir et la guerre n'avoir
été qu'un entracte. Il n'en fut rien : du projet d' Anthologie
poétique des années 1918-1939, il ne reste aujourd'hui que
les épreuves, Grisou de Marcel Jean et Oscar Dominguez demeura
à l'état de projet, comme Requiem de Marie-Laure,
l'album de cinquante dessins de Bellmer pour Margarete et Mythologie
de la nature par André Masson. Le dixième des Cahiers
G.L.M. resta en plan et ne furent achevés, après un
long délai parfois, que Le Cœur à gaz de Tristan
Tzara et l'anthologie de Francis Picabia (1947), L'autre voix de
Robert Guiette (1948) et un Tristan L'Hermite illustré par Valentine
Hugo (1949).
 Roger Bonon
avait péri en 1940 entre Dunkerque et Douvres, le groupe surréaliste
s'était dispersé, les conditions de l'édition en
France s'étaient considérablement modifiées et la
conception que GLM lui-même avait de la poésie et de son
double métier d'éditeur et de typographe n'était
plus la même. Cette nouvelle période d'activité, plus
longue, mais beaucoup moins animée que la précédente,
ne pouvait donc être tout à fait identique.
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 Du
point de vue de l'activité proprement dite, il faut distinguer
dans ces trente années les cinq premières jusqu'en 1950,
qui furent assez actives et correspondent à un moment singulier
de l'édition poétique en France. À partir de 1951
et jusqu'en 1974, GLM ne publie plus en moyenne qu'une dizaine de volumes
par an.
 Si l'on compare
les textes publiés avec ceux d'avant guerre, la rupture est aussi
nette : un des traits de sa production durant les années 1930
est la part considérable des éditions originales * .
À partir de 1945, elle s'amenuise progressivement jusqu'à
ne représenter dans les dix dernières années que
le tiers environ des livres qu'il imprime. Corrélativement prennent
de plus en plus d'importance les textes anciens du domaine français
et les traductions d'auteurs modernes ou anciens, ces dernières
presque absentes avant guerre * .
 Quant aux livres
illustrés leur part diminue aussi fortement : en trente ans
GLM en publia moins que durant la seule période 1935-1939 * ,
et dans cette production minoritaire, les reproductions de bois anciens
(du XVIe au XIXe siècle) sont assez nombreuses. La gravure enfin
prédomine aux dépens des dessins quand il s'agit d'artistes
contemporains, mais, sauf quelques exceptions dont la plus notable est
Retour amont de René Char illustré par Giacometti *
, l'illustration gravée excède rarement la place d'un frontispice
réservé aux seuls exemplaires de tête. Alors que renaît
et prospère l'édition de livres de peintres, GLM se refusa
à poursuivre cette voie qu'il avait pourtant frayée avant
guerre, s'en tenant à un type de livres dont il précisa
mieux les contours.
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 Modeste
acteur et victime d'un conflit mondial, Guy Lévis Mano, durant
ses années de captivité, coupé de la poésie
vivante, élargit ses lectures aux poètes étrangers
(il traduisit alors Coleridge) et, rentré à Paris, se proposa
très tôt de mettre ses éditions non plus au service
d'un groupe, mais de la Poésie de tous les temps et de tous les
pays. Les deux revues qu'il publie, Le temps de la poésie
et la nouvelle série des Cahiers GLM, ont pour ambition
de couvrir le champ de la poésie de son temps dans ce qu'elle a
de meilleur, en France et à l'étranger ; les livrets de
sa principale collection, « Voix de la Terre »,
étendent cette investigation à tous les horizons du passé,
sans négliger la poésie orale et populaire.
 Dans les nombreuses
traductions qu'il publie alors, s'il accorde aux poètes de langue
espagnole, qu'il traduit souvent lui-même, une place privilégiée *
, il n'en néglige pas pour autant les domaines germanique (il donna
la première traduction française des poèmes de Georg
Trakl *
), anglo-saxon (Lewis Carroll et S.T. Coleridge sont publiés en
édition illustrée * ),
russe * ,
africain *
et même turc (Yunus Emré).
 Toujours soucieux
de faire découvrir des auteurs méconnus, s'il s'attache
à certains poètes du XVIe siècle français
(Louise Labé, Maurice Scève, Jean de Sponde...), cette réappréciation
du passé se relie naturellement à un intérêt
constamment en éveil pour la jeune poésie.
 « Les
écrivains de notre temps, lui avait écrit Joë Bousquet,
qui n'auront pas eu au moins un livre sorti de vos presses, ne seront
pas tout à fait de notre temps » * :
cette prédiction se vérifia en un sens dans les années
1947-1955, tant fut grande l'attraction qu'il exerça sur toute
une génération. Lecteur des nombreux manuscrits qui s'accumulent
alors sur son bureau, il n'était pas sans subir parfois l'influence
de poètes amis, comme Jouve, Jabès, Bounoure et surtout
René Char, dont il devient le principal éditeur. Dans la
liste des poètes nouveaux édités chez lui après
guerre * ,
nombreux furent ceux dont il publia le premier recueil. Limitant le nombre
de ses éditions, ne travaillant plus dans l'affairement pressé
d'avant guerre, il se donnait le temps de choisir.
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 L'admiration
pour le typographe joua toujours un grand rôle dans l'attrait qu'exerça
l'éditeur. Lui-même éditait surtout pour la joie d'imprimer.
Quant à la vente, il comptait sur le temps, certain de voir ses
livres finir un jour par rencontrer leurs lecteurs. Tous les auteurs n'avaient
pas à ce sujet la même indifférence sereine, mais,
pour beaucoup, le plaisir de voir leur manuscrit imprimé par lui,
après des mois ou des années d'attente, était suffisant.
Ceci explique en partie les rapports si particuliers qu'il put entretenir
avec eux, leur demandant souvent de participer aux frais de l'édition.
Sauf pour quelques-uns, dont Breton, Éluard et Char, il exigeait
d'ordinaire soit une avance, soit une garantie de vente dès la
parution. L'auteur achetait donc une partie (généralement
le tiers) du tirage ou se mettait en quête de souscripteurs. Certains,
comme Jouve, proposaient d'eux-mêmes cette solution, qui leur paraissait
toute naturelle, d'autres, comme Joë Bousquet, l'aidèrent
bien au-delà de ce que stipulait leur contrat. GLM d'ailleurs pouvait-il
agir différemment, sauf à rapidement faire faillite, n'ayant
pas de capital, vendant lentement et rééditant peu ?
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 Les
livres sortis de ses presses de 1935 à 1975 se distinguent aisément
de la production poétique des autres éditeurs par un certain
nombre de traits communs, mais leur style, en quarante ans, évolue.
 Sur le strict
plan technique son travail atteint après la guerre sa qualité
la plus sûre, même si certains livres, dès 1935, sont,
de ce point de vue, d'une irréprochable perfection et d'une sobriété
voisine de celle de ses dernières publications.
 De 1935 à
1939, dans la quinzaine de caractères qu'il employa, quatre d'entre
eux dominent, qui ne furent presque plus utilisés par la suite :
les Metro, plus ou moins gras et sans empattement, le Série 18
si différent en romain et en italique, le Ronaldson toujours en
petits corps, et le Plantin presque uniquement en corps 18. On constate
à partir de 1945 un renouvellement complet des fontes qui va de
pair avec un emploi assez différent de celles-ci : les six
caractères le plus souvent utilisés sont le Fournier (jusqu'en
1955) en corps 9 à 12 seulement, le Garamond et le Plantin, et
d'une manière plus espacée, le Bodoni, le Baskerville et
le Caslon. À un matériel contemporain succèdent donc
des familles de caractères beaucoup plus anciennes. Il choisit
souvent de les imprimer en petits corps, surtout dans les années
1945-1950, à cause peut-être de la pénurie de papier,
les variant plus souvent ensuite selon les textes à imprimer, mais
restant généralement dans des corps moins grands que ceux
d'avant guerre.
 La mise en
pages évolua quant à elle vers un classicisme dont les modèles
sont à rechercher dans certaines impressions parisiennes du XVIe
siècle, ce qu'évoque de manière évidente l'emploi
de pieds de mouche ou de certaines vignettes, alors que l'étoile,
si caractéristique des années 1930, disparaît. Le
travail de GLM se veut toujours une « interprétation
typographique » du texte, mais tandis qu'à ses débuts
cela revenait parfois à désarticuler le poème, qu'il
essayait de transcrire typographiquement en variant corps et caractères
au mot près (cf. El desdichado, Quelques-uns des mots...,
Trois typographes en avaient marre), interpréter devient
pour lui plus tard la recherche d'une harmonie générale.
Le choix des caractères est toujours fondamental — GLM
considère que chaque famille de plomb a sa propre personnalité —,
mais ce n'est plus qu'une des opérations de la construction du
livre. Celle-ci est avant tout pour lui affaire de justesse dans les rapports
de proportion. L'architecte qu'il devint considéra plus tard les
variations typographiques de ses débuts comme de simples jeux,
utiles seulement pour « prendre possession de la lettre ».
Dans cette évolution l'influence des surréalistes ne fut
probablement pas négligeable. Il est en effet curieux de constater
comme, à part deux plaquettes, assez remarquables il est vrai * ,
ce furent les collections où ils étaient les plus présents
(Repères plutôt que Douze) qui sont les plus sobres, de même
que le seul numéro des Cahiers G.L.M. publié sous
la direction d'André Breton est le seul aussi à s'en tenir
au même caractère dans le même corps du début
à la fin. GLM, peu à peu, fit sien le souci de rigueur et
de lisibilité qui les conduisait à écarter tout élément
distractif, bornant ceux-ci à la périphérie du livre.
Des poètes comme Pierre Jean Jouve et René Char l'encouragèrent
également dans cette direction qui leur paraissait la mieux servir
leurs œuvres.
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 Situer
GLM, c'est d'abord évoquer ses refus. Refus du grand livre illustré,
trop cher et souvent déséquilibré dans l'échange
de l'image et du texte, refus de la couleur (« Ce serait là
un moyen de peintre. Noir sur blanc, c'est plus grave »), refus
de l'originalité (« Elle ne vaut que comme jeu de débutant »),
refus du calcul, de la maquette (« Un livre, ça ne se
fait pas de tête, ça se travaille au composteur »),
refus bien sûr de la banalité de l'édition courante.
La voie qu'il laisse à l'éditeur de poésie est une
voie étroite, c'est la sienne. Une certaine austérité,
le souci constant de considérer chaque livre comme une individualité
— d'où la disparition quasi complète des collections
après guerre — celui de rendre par les moyens de la typographie
le climat propre à chacun d'eux : le premier but qu'il assigne
à l'éditeur est celui de la lisibilité, le second,
« la traduction fidèle de l'atmosphère ».
En somme le typographe face à un texte est dans la même position
que le traducteur : rendre intelligible et adapter. Il est aussi
dans une situation comparable à celle de l'illustrateur, et l'on
comprend mieux la prévention qu'il eut à l'égard
de celui-ci dès qu'il sentit en lui une sorte de compétiteur.
Cette conception si exigeante de son métier, lui seul pouvait l'accomplir.
C'est pourquoi GLM ne me semble pas un modèle, plutôt un
exemple. Il fut selon le mot de Bachelard « l'ouvrier total,
l'ouvrier du poème et du livre » * .
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Antoine Coron, in Les Éditions GLM, Bibliothèque
Nationale, 1981
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